Les quartiers écologiques, dits écoquartiers, se multiplient un peu partout en France. Mais ces nouveaux quartiers sont-ils vraiment aussi verts qu’ils le prétendent ?

Prenons le cas de l’écoquartier du fort d’Issy, dans les Hauts-de-Seine.  Cet ensemble de 18 immeubles, pour un total de 1623 logements 1, construit en 2013 par Bouygues Immobilier est cité en exemple pour sa haute qualité environnementale.

Afin de souligner son impact limité sur l’environnement, de nombreux chiffres ont été communiqués par le promoteur immobilier, avant d’être repris avec une certaine vanité par la mairie d’Issy-Les-Moulineaux – voir ici. Parmi ces chiffres, il est affirmé que la géothermie permet d’économiser jusqu’à 2000 tonnes de CO2 par an comparé à un système au gaz naturel 2.

Cependant, d’après la RT 2012, un bâtiment basse consommation ne doit pas consommer plus de 50 kWh/(m².an). En faisant une simple multiplication, on trouve que le quartier écologique isséen d’une surface SHON de 105 000m² n’est pas censé consommer plus de 5 millions de kWh par an.

Si le constructeur avait choisi le gaz naturel pour son écoquartier, celui-ci aurait rejeté l’équivalent de 1030 tonnes de CO2 chaque année 3. L’économie supposée de la géothermie semble donc totalement irréaliste.

L'entrée du quartier "vert"
L’entrée du quartier « vert »

D’où vient cette différence ?

La norme de 50 kW/m².an fixée par la RT 2012 prend pour référence une température de chauffage des logements assez basse comprise entre 19-21°C alors que dans la réalité, nombres de Français chauffent leurs logements à une température plus élevée, aux alentours des 23°C. Cette différence entraîne évidemment une surconsommation énergétique. L’objectif des 50 kW/m².an est ainsi rarement atteint.

On pourrait ainsi très bien imaginer que les habitants du Fort, comme n’importe quels français, chauffent leurs logements au-delà des températures préconisées par les nouvelles normes HQE.

Mais dans notre cas, cette surconsommation d’énergie n’est simplement pas possible.  En effet, au regard des nombreuses conversations sur le forum fortdissy.info 4 dédiées à la température des logements, on constate que le système de chauffage collectif géothermique ne dépasse pas la température préconisée de 21°C  .

Comparativement à son fonctionnement actuel, et en considérant que les résidences sont bien conformes au label BBC, il est tout simplement impossible que le système géothermique permette un gain de 2000 tonnes de CO2 par an.

Le gain réel peut être estimé de manière beaucoup plus réaliste à environ 780 tonnes par an 5. Ce qui est déjà une bonne chose, et représente un gain non négligeable. Cependant il faut pouvoir mettre ce chiffre en perspective.

 

Le coût carbone de la construction

La question de l’empreinte carbone dans la construction de nouveaux bâtiments est aujourd’hui encore complétement occultée du débat environnemental. En effet, les promoteurs immobiliers ainsi que les pouvoirs publics ont toujours considéré que la pollution générée par la construction d’un bâtiment était mineure comparée à celle résultant de l’énergie consommée par ses habitants.

Mais qu’en est-il aujourd’hui avec les constructions labellisées BBC (Bâtiment basse consommation) ? Cette considération est-elle toujours valable ?

Concernant le Fort d’Issy, ses 18 immeubles ont été bâtis en béton (plancher, façade et fondations) et, sachant que la surface totale de plancher SHON est de 105 000 m² 6, on peut estimer de manière empirique qu’il a fallu couler au minimum 60 000 m3 de béton, pour un poids de 150 000 tonnes….

D’après l’ADEME (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie), l’empreinte carbone du béton est de 100kg éq. C/tonne. La seule fabrication de béton pour notre quartier écologique  a donc rejeté dans l’atmosphère environ 15 000 tonnes de CO2.

Ce chiffre de 15 000 tonnes est à mettre en perspective avec les 780 tonnes économisées grâce à la géothermie.

Les rejets de CO2 liés au béton ne seront donc compensés par le chauffage géothermique qu’après 19 ans d’utilisation, soit pas avant 2032. On voit par ce simple exemple que l’impact écologique du matériau de construction est vraiment loin, … très loin d’être négligeable.

Si l’écoquartier avait été bâti en acier recyclé et en pierre de taille, le coût carbone de notre chantier aurait été compensé en un an et demi seulement et on aurait ainsi évité le rejet de pratiquement 13 900 tonnes de CO2 7.

Immeuble du fort d’Issy et arrêt de bus

Le cycle de vie des matériaux de construction

Alors évidemment, ne prendre en compte que le coût carbone de la fabrication d’un matériau de construction ne saurait constituer une analyse complète. Il est primordial d’y ajouter l’étude de ses qualités d’isolation thermique et enfin son cycle de vie, c.à.d. son caractère recyclable.

Comparons le béton armé, à la pierre de taille, et à l’acier.

D’un point de vue isolation thermique, la pierre et le béton sont tous deux aussi peu performants. Quant à l’acier, il n’est pas un isolant mais au contraire un excellent conducteur thermique. Dans tous les cas, que notre structure soit en acier, béton ou pierre, il faudra utiliser d’autres matériaux pour l’isolation thermique des logements.

Le recyclage :

La pierre a toujours été un matériau de construction 100% recyclable. Déjà à l’époque médiévale, les pierres du colisée antique de Rome, en partie détruit par des tremblements de terre, servirent à la construction des palais, églises et hôpitaux de la capitale italienne. Ainsi la façade de la basilique Saint-Pierre est issue du réemploi des blocs de travertin du Colisée.

Aujourd’hui, avec les nouvelles méthodes de construction, l’acier est lui aussi 100% recyclable. Les poutrelles en acier sont recyclées pour en fabriquer de nouvelles.

Et le béton ? Il est possible après tri d’en recycler une partie …. Non pas pour le réutiliser dans la construction, mais afin de produire du bitume servant à l’aménagement de routes et parkings 8. La démolition d’un immeuble bâti en béton pose donc d’énormes problèmes concernant la gestion des déchets qu’il engendre.

Encore une fois, le béton est donc ici le pire choix pour construire de manière durable et écologique.

 

La question des transports et de la responsabilité individuelle vis-à-vis de l’Environnement

Une ville qui se veut écologique possède nécessairement un système de transports en commun à la fois dense et efficace.

Les bonnes pratiques urbanistiques préconisent de planifier et dimensionner l’offre de transports en commun en amont de la construction de nouveaux quartiers. Ces bonnes pratiques permettent de faciliter grandement la construction d’infrastructures de transport, et par conséquent d’en réduire le coût.

La ville d’Issy les Moulineaux et la région île de France n’ont malheureusement pas suivi ces préconisations et rien n’a été prévu pour le fort d’Issy mis à part un arrêt de bus.

Heureusement Bouygues Immobilier a pensé à tout, et a construit de nombreux parkings souterrains dans le quartier. Mais sans doute pas assez, selon les dires de nombreux habitants qui se plaignent de la difficulté à trouver une place de stationnement dans les environs.

Mais on ne peut pas imputer tous les torts au promoteur immobilier, le citadin est en effet un être paradoxal, il s’enorgueillit d’habiter un écoquartier mais souhaite garder sa voiture individuelle, se garer le plus près possible de chez lui, et évidemment disposer d’un ascenseur « eco-friendly » pour monter aisément à son appartement les courses à la main.

Bien heureusement, l’hypocrisie concernant l’écologie ne concerne pas que le secteur du BTP mais la manière avec laquelle les promoteurs utilisent  les termes « écoquartier » , « écologie » ou encore « vert » est réellement consternante.

Il est tout aussi affligeant de constater que des élus, comme ceux de la mairie d’Issy-Les-Moulineaux, ainsi que certains médias fassent l’éloge d’un tel quartier en diffusant les chiffres totalement fantaisistes communiqués par le promoteur sans même prendre le temps de vérifier leur véracité.

A quand une analyse réelle des performances énergétiques des constructions neuves en prenant en compte toute la chaîne de fabrication ?

Il y aurait, à n’en pas douter, de nombreuses surprises…

Références :

 

 


  1. Source : L’usine nouvelle –  Voir article usinenouvelle.com 
  2. Source : selogerneuf.com – voir article de selogerneuf.com 
  3. Source : energiepourdemain.fr . Le gaz naturel rejette 0,206 kg de CO2 émis par kWh fourni. Pour 5 millions de kWh par an, l’équivalent de 1030 tonnes de CO2 est ainsi rejeté – voir tableau de données 
  4. Commentaires provenant des forums du fort d’Issy 
  5. On arrive au chiffre de 780 tonnes de CO2 en partant du postulat très favorable au promoteur que la géothermie permet effectivement de couvrir 78 % des besoins en énergie. Voir source n°2. 
  6. Calcul basé à partir des données suivantes : Voir article federation-francaise-du-batiment 
  7. Calcul basé à partir des données suivantes : Pour un immeuble de moins de 10 étages, il faut environ 50 kg/m² d’acier – source : SteelConstruction.info, ce qui donne un rejet équivalent pour notre chantier de 1135 tonnes de CO2 en considérant que l’acier 100% recyclé a un impact environnemental de 227kg éq.C/tonne : http://www.construction-carbone.fr/lacier-de-construction-combien-de-co2/ 
  8. Source – Voir site Infociments.fr 
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Passionné d'Archi et de Réseau

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