C’est un photo montage de 12 vignettes. Chacune représente un gratte-ciel en verre aux façades lisses avec en lettres blanches le nom d’un pays.  Le message est simple : montrer l’uniformité architectural des grands quartiers d’affaires à travers le monde. On pourrait donc facilement imaginer qu’il s’agit de l’œuvre de quelques pourfendeurs de l’architecture moderne. Il n’en est rien. 

En réalité, ce montage a été réalisé par le gourou de l’architecture contemporaine Rem Koolhaas. Ce qui peut effectivement surprendre quand on connaît un peu l’homme qui incarne aujourd’hui l’ensemble de la discipline, connu notamment pour avoir conçu le quartier d’Euralille et la bibliothèque centrale de Seattle. 

C’est lors de la biennale d’architecture 2014 à Venise, que l’architecte star néerlandais a présenté ce patchwork d’immeubles afin d’illustrer son exposition sur l’évolution de l’architecture.   Nommée « Fundamentals », celle-ci a rapidement créé la polémique parmi les architectes présents, qui ont été nombreux à pousser des cris d’orfraie face à ce qu’ils ont considéré comme une trahison. 

Pourquoi ? Vous trouverez ci-dessous un début de réponse avec un extrait traduit de l’excellent article du Guardian qui avait rencontré Rem Koolhaas lors de cette biennale : 

Un enchevêtrement scintillant de tuyaux et conduits s’étend au-dessus d’un plafond suspendu en polystyrène dans le pavillon principal de la biennale, les boyaux métalliques de la climatisation et du système anti incendie sont ouverts à la vue de tous. Au-dessus de cette vue en coupe d’un plafond de bureau contemporain, semblable à une chape de plomb, se déploie un dôme majestueux, recouvert de fresques héroïques sur l’évolution de l’Art.  

Le plafond était décoré, mis en valeur. Il était un plan symbolique, un élément investi par les Arts dit rem Koolhaas, le commissaire néerlandais. Aujourd’hui, il est devenu une vraie usine d’équipements qui nous permettent d’exister, un espace si important techniquement qu’il entre en concurrence avec l’architecture. C’est un lieu sur lequel les architectures ont perdu tout contrôle, une zone abandonnée à d’autres professions.  

L’architecture aujourd’hui n’est pas grand chose de plus que du carton explique Rem Koolhaas marchant dans une pièce où les murs en plâtre ont été rognés pour révéler les couches de briques vénitiennes ; leur faisant face une cloison en plâtre expose sa surface parfaitement blanche portée par de maigres équerres métalliques. « Notre influence a été réduite à un territoire de seulement 2cm d’épaisseur. » 

Tel est le message de « fondamentaux« , une exposition qui décrit l’évolution de l’architecture à travers ses éléments essentiels, de la porte au sol jusqu’à la fenêtre et son mur – et avec, l’éradication progressive de la discipline architecturale elle-même.  Trouvez l’intégralité de l’article en VO ici.

 Face à ce constat pessimiste de la star néerlandaise, certains argueront que l’état de la discipline n’est jamais que le résultat logique des évolutions technologiques de notre époque. 

C’est en tout cas le point de vue des promoteurs pour qui l’architecture contemporaine, industrialisée et standardisée à outrance, permet de bâtir des édifices avec tout le confort moderne, adaptés aux besoins de notre époque ; ce que l’architecture vernaculaire ne saurait faire. Mais ce postulat est en grande partie faux. 

En effet, les styles vernaculaires sont avant tout une question de façade. Les matériaux, le parement, l’ordonnance, les modénatures, les couleurs, le rythme des travées, l’ornementation sont autant d’éléments qui donnent à une façade son style. 

Modernité et architecture vernaculaire ne sont donc pas des concepts antinomiques et peuvent tout à fait être associées. Comme c’est le cas pour les opérations de réhabilitation et de façadisme. Cette dernière pratique consiste à ne conserver que la façade sur rue de bâtiments anciens dont tout le reste est remplacé.  Un nouvel édifice est ainsi érigé mais pour le passant rien ne change ; le paysage de la rue reste intact. Un bon exemple est donné ci-dessous avec le 66 rue des Archives à Paris, l’immeuble industriel de 1898 réalisé par Paul Bonpaix dissimulait derrière une façade en pierre de taille au style Beaux-Arts, une structure métallique de type Eiffel. Lors de la réhabilitation du bâtiment, celle-ci a été détruite et remplacée par une nouvelle structure en acier et un atrium autour duquel s’articulent des espaces de travail très modernes. Le résultat d’une très grande qualité démontre parfaitement la possibilité d’associer architecture vernaculaire et modernité.

Cette pratique de plus en plus répandue du façadisme, considérée par le grand public comme un bon compromis pour préserver l’identité visuelle des centres historiques, est pourtant largement décriée par l’industrie du bâtiment. Ce qui n’a rien d’étonnant quand on sait que ce type d’opération peut vite devenir un cauchemar pour le promoteur. Il faut détruire l’intérieur du bâtiment tout en conservant la façade en l’état, grâce à l’installation d’un contreventement temporaire. A Paris, la façade sur rue à conserver est presque toujours contiguë à celles des immeubles mitoyens, rendant l’accès au chantier extrêmement compliqué.  La construction du nouvel immeuble doit faire face à une multitude de contraintes techniques et opérationnelles, qui engendrent des surcoûts conséquents pour le promoteur. Il est donc dans son intérêt de pouvoir se débarrasser de cette encombrante façade sur rue. 

Avec ce simple exemple, on voit bien que le paradigme utilitariste de l’architecture contemporaine, tel que le décrit Rem Koolhaas , tient plus d’impératifs financiers et techniques que d’une réelle évolution de sensibilité artistique. 

Dans une discipline de plus en plus exsangue, certains architectes continuent malheureusement à remplir le rôle d’idiots utiles de l’industrie du bâtiment, comme le montre cet extrait du magazine Le Moniteur consacré au façadisme :

«  Reste que, si des justifications constructives a posteriori peuvent toujours être apportées à cette pratique, ses effets en termes d’urbanisme sont connus et souvent déplorés : muséification des centres-villes, hiatus grandissant entre expression en façade et vérité structurelle, frilosité architecturale, etc. »

lien vers article complet

La muséification est un terme péjoratif pour désigner une sauvegarde du patrimoine qui serait devenue excessive et systématique, ce qui n’est pas le cas du façadisme puisque le bâtiment n’est pas conservé dans son état d’origine mais entièrement démoli à l’exception de sa façade dans le seul but de préserver l’identité visuelle, architecturale et historique de quartiers remarquables. 

Quant au hiatus grandissant entre expression en façade et vérité structurelle .. on atteint ici des sommets d’absurdité. En quoi cette pratique aurait-elle des effets négatifs sur l’urbanisme ? Quel est l’intérêt supérieur à avoir une façade en « accord » avec la structure qui par définition reste invisible de l’extérieur ? En quoi une façade en pierre serait-elle plus discordante avec une structure béton ou acier, qu’un mur rideau en verre ? L’exemple ci-dessus du 66 rue des Archives, mais aussi de célèbres bâtiments tels que le Musée d’Orsay ou le Chrysler Building associant pierre et acier prouvent le contraire. Penser que certains matériaux et « expressions de façade » n’ont plus droit de cité, ne serait-ce pas ça, paradoxalement, faire preuve de frilosité architecturale ? … Puis une façade en verre rue des Archives jouxtant les hôtels particuliers Tallemant et Le Peletier datant du 17e siècle n’aurait-elle pas créé un hiatus encore plus grand avec le bâti existant ?

Sans aucun doute. Mais les architectes auraient alors parlé d’une dissonance ludique et originale entre passé et présent. D’une façade en verre reflétant les silhouettes des hôtels particuliers et créant ainsi un dialogue architectural avec le passé ( l’architecture ne serait-elle devenue qu’une affaire de prose ? … bon, je vais m’arrêter là avec les questions rhétoriques). 

Mais que ces architectes en mal d’expression se rassurent, l’utilisation de l’architecture vernaculaire ne se limite pas à la préservation de l’existant, elle peut aussi être synonyme de création. C’est le cas par exemple, du Buddha Tooth Relic Temple & Museum construit en 2008 à Singapour, le bâtiment comprend plusieurs ascenseurs, des pièces climatisés, un musée interactif mais les façades et toitures ont été bâties dans un style typique des temples bouddhistes de la dynastie Tang du Nord de la Chine. 

Buddha Tooth Relic Temple de nuit

Revenons à Rem Koolhaas et aux critiques véhémentes à son encontre. Même s’il est vrai que l’architecte néerlandais a théorisé la Bigness (construction si grande et étendue qu’elle n’appartient même plus au tissu urbain et crée son propre contexte) et a conçu des bâtiments de verre et béton à travers le monde en faisant fi de tout contexte historique et culturel ; il n’a pour autant jamais affirmé que ce nouveau paradigme architectural était exempt de tout défaut, qu’il était un progrès absolu, l’avenir vers lequel se tourner inconditionnellement.  

En réalité, lors de cette biennale 2014, il n’a fait que décrire une industrie du BTP qui a substitué l’ingénieur à l’architecte, a interdit l’expression artistique au nom de l’utilitarisme technique entraînant ainsi la disparition de l’architecture vernaculaire et la banalisation de nos paysages urbains. Un constat qu’il réalise d’autant plus facilement qu’il a été lui-même un des artisans de cette doctrine. 

Au fond, Rem Koolhaas n’est qu’un observateur attentif de sa discipline et de ses évolutions, doublé d’un grand communiquant. Il ne juge pas, ne porte aucune critique négative à l’encontre de l’industrie du BTP (qui reste pour lui un sujet tabou) ; préférant laisser chacun tirer ses propres conclusions. C’est bien cette lucidité, perçue comme du cynisme, qui a déclenché le courroux de bon nombre de ses confrères : des architectes probablement incapables de faire leur auto critique, trop occupés par leurs théories absconses et leur poésie confuse alors même qu’ils ont perdu tout contrôle sur leur discipline. 

 

Pour finir sur une note ludique, vous trouverez ci-dessous deux quiz illustrant le propos de cet article. Le premier consiste à reconnaître un lieu à partir de son architecture vernaculaire. Le second quiz reprend le même principe mais avec cette fois des photos de quartiers d’affaires. N’hésitez pas à partager vos résultats dans la section commentaires ci-dessous.

 

/10

Architecture vernaculaire

Le but est de deviner dans quelle ville chacune de ces photos a été prise.

1 / 10

De quelle ville s'agit-il ?

Question Image

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Où est-ce ?

Question Image

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Allez-vous trouver ?

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A votre avis, où peut-on trouver ces deux façades ?

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5 / 10

De quelle ville, peut-il s'agir ?

Question Image

6 / 10

Regardez attentivement les fenêtres.

Question Image

7 / 10

photo datant des années 1940.

Question Image

8 / 10

Et là ?

Question Image

9 / 10

Facile, non ?

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10 / 10

Trouverez-vous ?

Question Image

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101

Architecture moderne des CBD

Le but est toujours le même. Pour vous y aider, vous aurez maintenant droit à des photos de quartiers entiers. Plus facile ?.. Sans doute pas, car il s'agit cette fois, non pas d'architecture vernaculaire mais d'architecture moderne avec les quartiers d'affaires des villes à trouver.

C'est parti, où est-ce ?

Question Image

Où se trouvent ces immeubles ?

Question Image

A votre avis, où est-ce ?

Question Image

Et là ?

Question Image

Où se trouve cette place ?

Question Image

Alors, où se trouve ce quartier d'affaires ?

Question Image

Il s'agit de ??

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Facile ou pas ?

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Cette tour se trouve à ... ?

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Trouverez-vous ?

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Passionné d'Archi et de Réseau

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